mercredi 28 décembre 2022

Code Orange | Forever


S'il y a bien un truc que Code Orange sait faire, c'est faire monter la hype. A grands coups d'appels au ralliement (les "Thinners Of The Herd"), de posts mystiques sur les réseaux sociaux et de clips symboliques, ils imposent leur suspense. On ne sait pas toujours quel message ils veulent véhiculer, ni quelles révolutions ils défendent, mais force est de constater que la méthode marche : leur nouvel album Forever était largement attendu au tournant.

Je dois avouer que, sans pour autant croire comme certains qu'il allait "changer le game", j'étais moi aussi assez curieux d'entendre ce qui allait précéder à I Am King, la fulgurante claque qui avait prouvé que les Code Orange n'étaient définitivement plus des Kids.
Une petite phrase d'introduction de Dark Vador sous amphètes, et on retrouve le hardcore froid et millimétré propre au quatuor de Pittsburgh. L'évolution déjà bien annoncée dans l'opus précédent continue ici : à la chaleur organique et crasseuse de Love Is Love // Return To Dust succède une froideur industrielle, un véritable blizzard dans une usine, et pas une sympathique ébénisterie artisanale, non, une usine tout droit sortie des Batman de Tim Burton, dans les réservoirs débordants d'acide, la vapeur chimique et les machines rouillées au vacarme infernal.

Oui, le mot a été lâché, alors disons-le franchement : Code Orange devient industriel, même dans ses effusions les plus chaotiques. Pour le meilleur - des beatdowns éléphantesques aux accélérations métalliques, des braillements criards du batteur aux growls du guitariste, tout est réglé et calculé, porté par des guitares d'acier et une basse plus ronflante que jamais – mais aussi pour le pire : les passages ambiants sont assez mal amenés et arrivent le plus souvent comme un cheveu sur la soupe (ou comme une chèvre dans le pit si vous préférez). Qu'ils prennent la forme d'une brusque coupure en pleine chanson comme dans 'Kill The Creator', ou d'une piste complète comme 'Hurt Goes On', on a plutôt tendance à se demander ce que ça fout là qu'à profiter de l'ambiance.

C'est en fait dans ses innovations les plus osées que ce Forever trouve ses moments de gloire. Sur quatre des membres du groupe, trois ont monté ensemble un projet de pop-rock indie, Adventures, et leur meilleure idée a probablement été d'ouvrir les vannes et de laisser ce penchant se déverser sur Code Orange, donnant naissance à des chansons n'ayant rien à faire sur un disque de hardcore, et pourtant étrangement à leur place. 'Bleeding In The Blur' et 'Ugly' se traînent dans l'huile, poisseuses et sombres, révélant la voix prenante et habitée de Reba Meyers, qu'elle devrait, comme l'a dit Sagamore, utiliser bien plus souvent.
Le reste n'est que moshparts et poings dans la gueule, si on me passe l'expression, comme les quatre joyeux drilles ont toujours su le faire, mêlant à leur hardcore fiévreux une ferme intention d'exploser la boîte crânienne de leurs auditeurs. Pas bien original, mais comme vous le dira n'importe quel musclé en train de mosher : "je n'en ai cure".

Code Orange sait ce qu'il fait, Code Orange est efficace, mais Code Orange manque un peu de fond : à force d'essayer de poser des ambiances sans qu'elles n'aient vraiment de but, l'excitation retombe. Mais les nouvelles couleurs apportées révèlent de beaux points forts, et on secoue toujours la tête à s'en démettre des vertèbres : que demande le peuple ?

Whitechapel | Mark Of The Blade


On a tous des groupes qu'on a toujours aimé et qu'on aimera toujours entendre. Que ce soit parce qu'on les a écoutés en grandissant, parce qu'ils ont accompagné une période importante, ou parce qu'ils bottent des culs par caisses de dix en live, leur son reste familier et agréable à retrouver.

Whitechapel c'est un peu tout ça chez moi : le combo du Tennessee a formé ma culture du métal, m'a donné la hargne quand j'en avais besoin, et m'a pilonné le crâne en concert.
Alors, après un Our Endless War plus énervé, concis et mieux écrit que jamais, que donne la cuvée 2016 ?

Commençons par dire l'évident : c'est carré, efficace, la voix est irréprochable, la batterie en fait des tonnes, bref, c'est Whitechapel. Mais dès les premières écoutes, difficile de rentrer dedans, je ne retrouve pas la baffe monstrueuse qu'était l'album précédent de sa première à sa dernière note. Pourtant, le début laisse présager de bonnes choses : le duo 'The Void' et 'Mark Of The Blade' présente une intro bien musclée, prouvant que la simplicité peut amplifier la puissance, la deuxième faisant figure d'hymne à la scie circulaire emblématique du groupe. Pourquoi se faire chier à chanter la beauté de la brume du matin ?
C'est ensuite, avec 'Elitist Ones', que les choses se gâtent. La basse massive et la voix graveleuse à souhait de Phil Bozeman ne suffisent pas à sauver la chanson, et ainsi apparaît le défaut principal de l'album : la simplification mentionnée plus haut. Exit les chansons à tiroirs et sans structure définie, allant toujours plus loin dans la violence. On s'approche souvent du schéma couplet-refrain-couplet-refrain-pont-refrain, et quand les refrains sont sans grand intérêt, et répétés trop de fois, les morceaux peuvent vraiment paraître longs.
On peut également mentionner la prod, qui elle aussi a pris un coup de mou : la batterie sonne moins massive (alors que le deathcore est un des rares styles dans lequel le triggage poussif ne me gêne pas), les guitares sont un tantinet moins percutantes... Le mur de son habituel se fissure.

Autre nouveauté également chez Whitechapel, qui a fait couler pas mal d'encre : le chant clair. 'Bring Me Home', contre toute attente, réussit à éviter les clichés et prend la forme d'une chanson sensible et à fleur de peau. 'Decennium', qui clôture l'album, par contre...
A part ça, qu'on se rassure : on a toujours envie de donner des coups de poings dans les murs, merci la lourdesque fin de 'Tremors', et le très hardcore passage de basse de 'A Killing Industry'.

Il y a quelques grains de sable dans les rouages, mais ils n'obscurcissent que très peu le plaisir de les retrouver : Whitechapel conservent leur place de maîtres du deathcore. Et pour ceux qui trouveraient vraiment le chant clair imbuvable, dites-vous que ça pourrait sonner comme la dernière chanson de Suicide Silence.

Hard Charger | Bad Omens


Anecdote qui n'intéressera peut-être que moi, mais anecdote tout de même, qui expliquera les nanaresques images utilisées au long de ce billet : j'ai vu le nouveau Mad Max peu avant de découvrir cet album, ce qui a sans aucun doute méchamment influencé ma première impression.

Bad Omens, troisième effort des canadiens de Hard Charger, trace sa route dans la poussière et le sang, errant sans autre réel but que celui de tout fracasser sur son passage. Ca joue vite et fort, avec un moteur gonflé au rock'n'roll et une bonne barricade de métal autour. On la connaît cette formule, on se l'est mangée et re-mangée, d'ailleurs il suffit de jeter un oeil à la typo de la pochette pour deviner l'ombre de Lemmy planant au-dessus du disque, mais rien à faire : c'est un cocktail qui marche, et qui donne très vite envie de headbanguer en rythme en se foutant bien d'un quelconque manque d'originalité. Surtout quand un fond d'énergie punk vient achever de booster des chansons déjà bien testostéronées ("Ship Wrecked" à 1:00, ou "Brain Suck" à 1:45).
Cependant, aucun tube ici, aucune chanson pour laisser un refrain ou un riff indélébile dans le cerveau. Mais à bien y réfléchir, je me demande si Head Charger ne s'en fout pas un peu : le trio débarque, balance ses décibels graisseux, transpire un bon coup, et repart. Et quand c'est si bien exécuté, je ne m'en plains pas, d'autant plus après avoir découvert que le batteur est en même temps le hurleur principal.

En bref, Bad Omens ne révolutionne rien dans la musique, et n'y prétend pas, d'ailleurs. Mais il révolutionne un peu ma discothèque : maintenant, quand j'aurai besoin de ma dose de rock'n'roll sous amphètes, je jetterai un oeil sur Hard Charger, là, juste entre Motörhead et Tragedy.

...Et on ne me l'enlèvera pas de la tête : ça aurait dû être la bande son de Mad Max. Vroum.

vendredi 20 octobre 2017

Gaza | No Absolutes In Human Suffering


          
          En fait, ce disque n'est ni plus ni moins qu'une errance dans le Wasteland, une balade hallucinée et faussement trébuchante sur une Terre atomisée et désertée de toute vie.
          Oui, faussement trébuchante, parce qu'après tout, une énorme partie de Gaza doit sa magnificence à ce batteur constamment sur la brèche, paraissant toujours prêt à taper à côté alors que plus solide, y a pas (ou en tout cas y a peu), et dont le boulot tout en décalage soutient paradoxalement toute la baraque. Mike Mason peut mathiser, déconstruire, diviser les mesures et le tempo autant qu'il voudra, il retombera toujours sur la béquille d'apparence branlante mais renforcée au béton de son frappeur.
          Pour continuer la promenade, quand on erre dans le Wasteland, on croise quelques êtres énucléés et irradiés jusqu'à la moelle, comme le passage central de 'Mostly Hair And Bones Now', 'The Vipers' ou 'The Crown', tour à tour hystériques ou traînant la patte, mais on croise surtout, à intervalles réguliers, de monstrueux boss de fin. Entre 'This We Celebrate' et son ralentissement inhumain, 'Winter In Her Blood' et son break à s'en briser la nuque, ou 'Skull Trophy' et sa basse éléphantesque, vous avez le choix. Quoi que, Gaza ne laisse pas vraiment le choix à qui que ce soit : un disque comme ça, on le subit, avec un masochisme presque maladif, le genre qui vous laisse la bave aux lèvres et les yeux à demi révulsés, à en demander encore.
          Est-ce qu'on essaye de parler de 'No Absolutes In Human Suffering' et 'Routine And Then Death', respectivement colonne vertébrale et point de gravité de l'album ? Parce que dans la catégorie écrasant et hypnotique, il doit y avoir un record de battu là, et même pour Jon Parkin, être balourd et traînant à ce point, c'est un exploit. Tourner en rond sans tourner en rond - oui, ils peuvent le faire.
          Il y avait chez Gaza comme chez personne l'abandon total, la perte de tout espoir et surtout de la volonté de se battre, il ne restait rien d'autre que cette errance sans fin, sans issue aucune, rien d'autre que le néant au bout du chemin. S'il a un bout.


mardi 17 octobre 2017

Nails | Abandon All Life

          
          Un album de Nails sera toujours un album de Nails : délicieusement bestial, rapide et lourd comme un train en pleine face, incisif comme un coup de hache en travers de ladite face, et aussi cruellement qu'heureusement court. Mais si j'ai longtemps considéré que You Will Never Be One Of Us était leur meilleur (notamment parce que c'est le dernier en date, erreur de bleusaille que je commets couramment), celui-ci remonte le (court) classement à chaque écoute, et il va bien falloir l'admettre à un moment ou à un autre : je m'étions gouré.
          Parce que si l'accent thrashy de YWNBOOU semble faire monter Nails d'un cran dans la brutalité, Abandon All Life explose en fait ce seuil à l'aide d'un élément aussi évident que difficile à manier : la simplicité. Sans fioritures (oui, j'utilise "fioritures" en parlant de Nails) ni aucune autre influence que son grind débridé et son hardcore aussi crusty que pachydermique, ce disque n'est rien d'autre qu'un coup de patte de grizzly en pleine tronche, une fulgurante décharge de violence haineuse d'un rouge aussi vif que sa pochette.
          La production joue, évidemment - la guitare et la basse sont d'un massif à te faire bourdonner les oreilles pendant 6 mois, et la batterie donne l'impression de saturer tant Taylor Young la martèle de tout son poids. Todd Jones, fidèle à lui-même, s'arrache les cordes vocales à pleines dents, crachant son fiel sur la société, les posers, les traîtres et les autres, menaçant de cogner tout le monde si on le fait chier. Hardcore, on t'a dit. D'ailleurs, mea culpa bis : j'ai dit que sa voix avait gagné en puissance en devenant plus profonde, elle était en fait déjà vicieusement perçante, ce qui est au moins tout aussi bon.
          La machine à café t'a explosé à la gueule ? T'as passé une journée pourrave au boulot ? T'as été coincé deux heures dans les bouchons ? T'as plus de bière au frigo ? Voilà l'antidote à tout ce qui peut t'arriver de merdique. 

mardi 10 octobre 2017

Cowards | Still

          
          Parler de Cowards sans mentionner le gros K, c'est un exercice auquel tout le monde s'essaye, donc je m'y colle comme tout le monde.
          Du coup, à la place on mentionnera Noé (oui, je triche : ça revient plus ou moins au même), pour l'honnêteté crue, la viande à nu, et les interminables errances dans les rues de nuit (parisiennes, les rues, si possible). Tout ceci en pensant bien évidemment à la corde qu'on accrocherait bien à la poutre là-haut, à ce petit parapet dont on se jetterait bien un de ces jours, ou au calibre qu'on se glisserait bien dans la bouche et dans lequel il reste une balle, les deux autres ayant été utilisées pour abréger la dure vie qui attendait notre fille.
          'Paris Most Nothing', oui. Cowards ne se résume à rien, ne s'apparente à rien, n'aspire à rien : on l'avait senti venir sur Rise To Infamy, à ce stade, Cowards n'est plus qu'une pulsion irréfrénable qui oscille entre meurtre brutal et suicide halluciné. A force de vouloir s'élever jusqu'à l'infamie, on finit par y arriver, la tête la première et les mains dans les poches comme sur la pochette, dans l'indifférence la plus totale malgré tout le bruit qu'on puisse faire.
          Et du bruit, ils en font les gaillards, leur hardcore urbain jouant plus que jamais sur son tranchant black, quitte à appeler les copains - Matthias Jungbluth est sur 'Like Us' plus âpre et sournois que jamais.
          Quand aux deux reprises qui clôturent cet EP court comme un coup de surin, dire d'elles qu'elles justifient le concept même de reprise leur fait à peine honneur. 'Every Breath You Take' ne sera plus jamais entendue de la même façon, maintenant qu'on sait que l'amour dont elle parle vient d'un stalker malsain qui se balance d'avant en arrière, le plic-ploc des gouttes du robinet fuyant lui rappelant que le visage de sa bien-aimée (qu'il vient de taillader en long, en large et en travers) ne sera jamais vraiment à lui. Et pour celle de The Horrorist - est-il vraiment utile de préciser qu'elle défonce ? Pas de manière frontale, évidemment, Cowards sont bien trop malins (et vicieux, oui) pour ça, mais par-derrière, par en-dessous, par où vous voulez, entre sa batterie diaboliquement dansante, sa basse à la limite du prolapsus et sa guitare qui s'infiltre dans vos oreilles comme une colonie de cafards, elle sape vos forces, vous fait sombrer dans une délicieuse inquiétude, en bref, de toute sa saleté infectieuse, elle est réussie.

          Prêts à s'écraser au sol sans avoir pris le temps de voler et d'ailleurs sans jamais en avoir eu l'envie (le caniveau leur semblant apparemment bien plus attirant que le ciel), Cowards se flétrissent avec le temps, se décomposent sur pied, sombrent dans une folie où dangereux et délicieux n'ont jamais aussi bien rimé : ils se bonifient de sortie en sortie.

jeudi 15 juin 2017

Kickback | No Surrender


          
          J'ai découvert Kickback bien après la guerre, il y a quelques années seulement. Le meilleur (ou plutôt le pire) était déjà sorti, c'est-à-dire cet album. Enfin, cet album... Ce truc pue tellement la crasse et la sueur que j'ose à peine m'en approcher. Je préfère cacher mes dents et montrer ma nuque que de trop m'y frotter.
          Kickback, c'est toujours sale et vicieux, mais ici ça l'est plus que jamais. Les citations de Noé (raaahh, Seul Contre Tous...) ou de Georges Bataille rendent l'ensemble encore plus poisseux, si c'est possible. Et le breakdown du premier titre me donnera toujours envie de m'éclater les phalanges sur un mur en me sectionnant la langue à force de serrer les dents.
          Un vrai mur de haine, de misanthropie et de violence pure et primaire. Un disque à l'état animal, et on y retourne avec sans se poser de questions.