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mercredi 28 décembre 2022

Cult Leader | A Patient Man


Je rampe. Genoux et mains à vif, ongles retournés et arrachés, le ventre qui frotte contre la terre sèche, je rampe. Je dois arriver jusqu'à cette caverne.

Car le Leader est de retour. Rouge, palpitant, brûlant, avec ses deux yeux d'un blanc éclatant comme deux phares qui tétaniseraient n'importe quel homme comme un vulgaire gibier. Le Leader est revenu, Il s'est fait attendre, mais l'accouchement d'un monstre pareil ne pouvait pas se faire à la hâte.

Je rampe encore. Mon sang se mêle à la poussière, ma bouche est sèche, la gorge me brûle. Ma salive a formé une pâte épaisse qui bloque ma respiration. Arrivé à l'entrée de la caverne, je me redresse sur les genoux dans un râle. J'avance.

Et immédiatement la puissance du Leader m'apparaît. Je ne le vois pas encore, mais son souffle dévastateur m'écrase déjà, comme s'Il voulait me rappeler avant même que je ne l'atteigne que personne ne peut égaler sa colère. De tous ses tambours, de tous ses cornets et trompettes, de sa Voix toujours plus profonde et rugissante à chacune de ses apparitions, il m'envoie rouler en arrière d'une première salve hypnotique et tourbillonnante. HEAL ME. HEAL ME. HEAL ME.

Le dos marqué par les cailloux, haletant, je me redresse et avance péniblement de quelques mètres, tandis qu'Il m'assène sans répit une deuxième série de coups martelés, et me hurle à nouveau au visage d'un souffle brûlant. Mutilate me. Cut me open. Let me spill my truth into the dust. Sa rage me frappe de plein fouet comme une lame de fond, se déverse en moi sans que je ne puisse rien faire d'autre que la subir. Elle se ralentit, accélère à nouveau, se fait tantôt lancinante, tantôt cinglante, comme s'Il voulait me tenir à l'écart, m'empêcher de l'approcher, de le comprendre. ALL I WANT IS EVERYTHING.

Mais j'aime le Leader. Je veux apprendre ses cantiques, assimiler ses rythmes et ses déstructurations, le laisser me transpercer de toute sa haine pour être libéré de la mienne. Alors j'avance encore, je pénètre dans l'obscurité sans fond de sa caverne.

Et c'est pourtant là, isolated in the land of milk and honey, que je vois apparaître la Lumière. La Voix du Leader se fait plus perçante, sa Mélodie s'éclaire, semble s'épanouir et s'étirer, et je me trouve transporté loin de ma prison de chair, loin de toute sensation physique, là où le crépuscule est éternel et les nuages tissés de fils d'or. Le calme se fait peu à peu, et Il me caresse de ses murmures, m'apaise, fait pleuvoir sur moi un sang clair qui apaise ma soif. In a world of joy, je crois pouvoir me reposer.

Mais je l'entends à nouveau. J'entends son grondement animal, profond, qui me ramène sur terre, plus bas que terre, qui revient me lacérer, m'écraser, me marteler de coups. Cut deep and lick the pain. Me revoilà au fond de cette caverne, et le souffle fétide du Leader ne m'a jamais semblé aussi proche, je sens son regard incolore qui me pénètre, ses dents qui s'entrechoquent... Je sens toute sa présence, l'infinie puissance qui en émane, et je sais qu'Il fera de ma souffrance la sienne. He will share my pain, together we will weep. Mes poumons emplis de sang, mes os brisés comme du verre, tout mon corps réduit à l'état d'une pulpe de chair tremblante, je ne ressens plus rien, plus rien que sa grandeur.

Et alors que j'allais fermer les yeux, le Leader s'élève et se prépare à repartir. Il s'élève et m'élève avec lui, nous baignons tous les deux dans sa Lumière teintée de désespoir. All warmth has gone from this place. Il sait. Il connaît toutes mes peines et toutes mes cicatrices, et il m'en libère avant de me quitter. Une dernière fois, il me réchauffe des rayons de son soleil sombre, prêt à s'éteindre.

Je me réveille, et plus rien ne m'entoure. La caverne a disparu, le Leader s'en est allé. La douleur n'est plus qu'un lointain souvenir, ma peau est immaculée, mes membres fonctionnent, comme si rien ne s'était passé. Je me relève sur mes deux jambes, et je commence à marcher.

The road is endless and paved in misery
Tears fall and turn to glass
Yet we must walk on
Step after merciless step we’re shredded to the bone
We bleed
We grow callus
Our great reward is waiting
Shining bright in the distance
We must walk on.

Oathbreaker | Rheia

Il est des oeuvres denses et fluctuantes, des albums devant lesquels on reste bouche bée et avec une opinion qui joue au yo-yo avant de se fixer. Des disques qui laissent comme un con, quoi. Et celui-ci ne déroge pas à la règle.
Oathbreaker remet le couvert, après un Mælstrøm prévisible, et un Eros|Anteros qui quittait de manière très prometteuse les sentiers battus. L'artwork prévient tout de suite : le nouvel opus des belges sera aussi sensuel et doux que sombre et pénétrant. Ces promesses sont-elles tenues ? Oh que oui. Et bien plus encore.


Après nous avoir traînés au bord de l'abysse et nous avoir encouragés à regarder l'obscurité en face, on nous propose maintenant une plongée en eaux glacées. Oathbreaker abandonne quasi-totalement son côté chaotique-hardcore, ciao Converge, pour ne garder qu'un black metal très mélo fourni d'éléments post-rock et shoegaze, ne manquant pas de rappeler Deafheaven (voir la fin de 'Immortals'). Ainsi dépouillé, le combo met plus que jamais en avant son atout premier, celui qui fait la majeure partie de son identité : sa chanteuse. Dès les premières lueurs de la voix claire et habitée de Caro Tanghe, j'ai senti avoir affaire à un truc hors du commun.
Alors que sur Eros|Anteros, le chant était majoritairement crié et ne s'adoucissait que pour accorder un peu de répit bien mérité, le contraire s'applique sur Rheia : les hurlements n'entrent en jeu qu'à des moments bien choisis. Mais quoi qu'elle fasse, la voix porte l'album de bout en bout. Entre sorcière éthérée et goule aux griffes acérées, Caro caresse, séduit, déchire les chairs et glace le sang, passant de l'un à l'autre le plus naturellement du monde. Les cinq premières minutes le prouvent : '10:56', courte ballade quasiment a capella, glauque et hantée, laisse sans transition place à 'Second Son Of R.', terrifiante fulgurance black dont le final hors normes aux hurlements possédés me colle des frissons à chaque fois. Un petit exorcisme ne serait pas du luxe.

Au fil des écoutes, il apparaît très vite que, même si elles se suivent mais ne se ressemblent pas, il est très difficile de séparer les chansons de Rheia pour en parler individuellement. L'album coule comme un fleuve, chaque vague et chaque caillou ne formant qu'un tout, un cours d'eau bouillonnant mais homogène. Même l'acoustique 'Stay Here/Accroche-Moi' et l'ambiante 'I'm Sorry, This Is' se fondent dans la masse, amplifiant l'impression de fragilité et de danger qui plane sur tout le disque. Tout ici est à fleur de peau, au bord de la rupture.
Fragilité qui se ressent jusque dans le son : les guitares (désormais au nombre de deux puisque le bassiste a pris le poste de second guitariste, laissant la quatre-cordes à un nouvel arrivant) sonnent plus tranchantes que massives, et la batterie plus organique qu'auparavant. Ce qui n'empêche pas les riffs de rester plus que consistants et que tout cela blaste à souhait, 'Being Able To Feel Nothing' démontrant tout cela à la perfection à elle seule.

Mais c'est la lecture des paroles qui livre les dernières clés permettant d'appréhender Rheia. Caro Tanghe s'y dévoile, sans artifices, aussi terriblement honnête face à son public qu'elle doit l'être avec elle-même. Entre '10:56' qui raconte un glaçant souvenir d'enfance, 'Needles In Your Skin' où elle déballe son ressenti face au décès d'un proche dans une froide chambre d'hôpital, ou encore le final de la troisième piste où elle scande "it's so strange, being able to feel nothing" à s'en déchirer les cordes vocales, elle se met à nu, faisant des chansons de véritables déversoirs, aussi cathartiques que possible. Tout prend alors sa place, les trésors de l'album comme ses moments un peu longuets : l'être humain, fragile, tourmenté, connaît la plus pure violence comme les passages à vide. Et nul besoin d'exorciste, finalement : Caro exhume ses démons et les sublime pour mieux les réduire en poussière toute seule, comme une grande.

A la relecture de ce billet, je me rends compte que j'aurais tout aussi bien pu copier-coller "tout est génial" sur trois pages. Mais il est difficile d'être impartial lorsqu'on se fait ainsi transporter, lorsqu'on s'apaise comme l'on frissonne à l'écoute d'un disque. Rheia est aussi horrifique qu'il est sexy, si prenant et enveloppant qu'on lui pardonne ses quelques moments de creux. Pareil au baiser de la sorcière, ondulant et comme doté d'une vie propre, il épuise et meurtrit. Mais on y revient jour après jour, sans résistance. Sans même y penser.